Hugues Reip au Quartier [98]

HUGUES REIP semble vouloir faire face au vide

Il a de l' intérêt pour le dérisoire, le petit, le presque rien comme matériau et le construit comme sujet

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Les mini-sculptures de table, 5 cm de haut,"un-pour-cents" bonsaïllisés, oeuvres de fins de banquets ou de réunions administratives, à base de fil de fer de bouchons de champagnes, de gommes trouées par des trombones et autres plaisanteries.
le drôle est que ces sculptures sont belles, fonctionnent, aussi bien que celles de Bernard Venet à la Défense par exemple (que j'aime aussi, pour que ce soit clair...) ; elles ont une ironie qui tient à la conjugaison du matériau employé (dérisoire), de l'acte effectué ( bricolo-régressif manuel), de leur dimension. Les racines de l'art sont peut-être bien là .

Hugues Reip me rappelle, au cas où je l'aurais oublié, que nous vivons dans un monde sans échelle, qu'une de ses sculptures par exemple, bien photographiée en couverture d'un magazine d'art, est aussi efficace qu'une autre de Venet rapetissée par la prise de vue à la page suivante de le même revue.
Ce qui compte et ce qui contient et ce qui aplatit c'est la revue , le medium.
c'est à dire que tout ça se vaut, le reste est affaire de qui on connaît et qui peut ou ne veut pas pas donner beaucoup d'argent pour le faire en grand ; c'est déjà virtuellement contenu dans le triturage de fil de fer, le récurage de trou de nez, les fleurs en papier et autres bricolages .

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Le deuxième travail c'est une ample suite de diapositives que j'imagine prises au hasard des déplacements, voyages ou vacances familiales, très hétérogènes à part dans le fait qu'il ne s'y passe pas grand chose à première vue, collections de banalités troublantes qui tirent l'oeil c'est-à-dire l'esprit.
Y a-t-il quelque chose dans ces tire-l'oeil, quelque chose qui fait représentation ? il semble bien que c'est ce que cherche HR, par la répétition comme méthode d'investigation (mais nous sommes à une époque de probabilités), à obtenir une sorte de définition de ce qui dépasserait de l'ordinaire, des sorte de culmination du banal qui deviennent intéressantes et peut-être essentielles.
Simplement il se méfie de la définition. c'est la vie d'un regard questionnant le "paysage", l'alentour, apparemment sans choix de site. micro évènements dans le réel, endroits où le regard s'arrête, mystérieusement, le sien, et le mien aussi, donc si ça marche pour 2 ça doit marcher pour davantage.

Représentation de l'espace, du monde, qui n'est ni celle du "paysage",de l'"urbain", ou de quelque catégorie que ce soit, ce serait plutôt "entre", "sans-quelque chose" , "sous-quelque chose"(ces mots et les idées qui vont avec ont une actualité évidente) . liberté d'un regard qui s'attache à des non-objets, qui rappellent étrangement et souvent ironiquement la sculpture (plutôt du côté bousillé, rouillé, jeté, mais pas en accumulation spectaculaires, en éléments isolés, perdus, ou alors fugaces), la peinture (de la mousse verte au sol dans un recoin pour cause de générations de pissettes à cet endroit un peu planqué), la "photo", et les catégories constituées de représentations .
Tout cela se mélange comme dans notre regard vivant et c'est bien plus vrai .
(j'atteste d'une adhésion marquée à cette série de la part d'adolescents pas si experts que ça en art contemporain : ils semblaient y trouver de la "réalité", "reconnaître" intuitivement quelque chose sans pouvoir le formuler)

Ce sont des efforts, des tentatives de pensée du réel pour le transformer en représentation de la réalité que nous propose HR. C'est donc de l'art.

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Plus loin avec l'installation "stick cutter" on est immergé dans un ensemble de vraies-fausses sculptures . cela part d'une série de graffiti comme on en fait au téléphone, qu'il collectionne, et dont il a fait des sculptures en carton-plume. ces sculptures sont à mi-chemin entre réel et représentation : on pourrait les toucher, on se promène entre elles (installation avec les choses au sol, en l'air, au mur, disparition relative des plans,le genre d'espace de l'image; simultanément elles sont très abstraites, comme un volume aplati par la photographie, . Ces sculptures en carton ont des couleurs vives, elles sont dans un éclairage inégal et pas très intense qui profite à leur couleur . elles EXISTENT à mi-chemin entre réel et représentation, tout juste. La référence indirecte à des objets familiers Comme de nombreuses choses qui nous entourent, soliloque-t-on, à commencer par la moitié de ce qu'on trouve au supermarché.

Pas étonnant qu'on "reconnaisse", dans le travail d'HR, que ça fasse "vrai". Il donne forme à une sensation imprécise que j'ai rarement vue indiquée aussi précisément .

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Chassez le naturel il revient au galop : depuis longtemps les informaticiens férus d'internet et de communication par texte électronique, longtemps limités aux seuls caractères ASCII (caractères disons de la machine à écrire), inventaient des signatures pour leurs documents et détournaient les caractères machines pour en faire des images de bonshommes en points-virgules et accents circonflexes, des formes à base de parenthèses, des maisons en lettres et ponctuation, un peu comme de la broderie électronique ou ces images en allumettes aux têtes de couleur qu'on enfonçait dans une grille et qui rappelaient aussi les motifs des premières machines à tricoter dans un passé déjà lointain, eh oui.
Même privés de l'image, ces humains de base et spécialistes mais non de l'art qu'étaient les informaticiens obéissaient au besoin anthropologique de représentation et ornaient leurs e.Mails de têtes, de bonshommes, de chiens, de maisons....Il y a même un forum sur internet consacré au ASCII ART !
c'est ce que nous réchauffe HR qui a utilisé une vieille machine à écrire mécanique à son grand-père et composé des images d'habitat urbain en caractères typographiques sur des morceaux de tissu. Pas mal. Il se tire très bien de la gymnastique particulière de conception-réalisation simultanée que cela suppose en jonglant avec le "modèle" et les retour-chariot. Un peu comme le tricot, en somme.
Je vois moins l'intérêt de les assembler en dessus de table mou, sinon à en utiliser la structure de la table comme métaphore du châssis pour faire tableau mais cela ne m'intéresse pas trop.
Comme son séchoir à linge du type de ceux, pliants, qu'on utilise quand on a pas de place, et qu'il transforme en image d'immeuble en le recouvrant d'un drap où sont dessinées des fenêtres; ça c'est peut-être la logique qu'on utilise quand on a compris qu'on faisait "de l'Installation"

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Peu importent les points de détails et de divergence. Comme aussi cette cimaise vidéotée et projetée grandeur nature à deux pas de la vraie, et qui s'écroule toutes les deux minutes à grand fracas, marquant sans doute la vanité de toute chose, et spécialement, en ai-je conclu, des prétentions du milieu de l'art à ériger "le sens" en général sans presque jamais se risquer à l'expliciter en particulier ;

Ou ces sculptures de robots . On le sait bien, nous les gars on a tous dans la tête une ou deux cases qui sont restées bloquées à 10 ans d'âge mental, certains c'est les trains électriques, d'autres c'est autre chose, ben Hugues reip c'est les robots. pourquoi ?
je sais pas . pour nous montrer dans un remake de la Renaissance les correspondances subtilement architectoniques entre ce qui se construit biologiquement, et ce que nous construisons ? Mais justement, c'est le problème, on arrive pas à penser quelque chose qui nous ressemble pas !
Regardez une fusée, si on va par la science-fiction. ça vous rappelle pas autre chose, non ? Y a que les théoriciens du théorème totalisant qui aient repoussé au cours du siècle écoulé des records d'inhumanité : mais c'étaient des humains quand même et puis on va pas retourner garder des chèvres dans le larzac, non ? La marque de notre époque c'est l'industrie, industrie des biens de consommation, de la technique, de la production culturelle, p'têt ben de la pensée, même ; et du massacre à l'occasion . c'est ça, les robots ?

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Oui, peu importent les points de détails ; l'oeuvre de Hugues reip à une résonance avec le réel où nous vivons, elle ne S'EN PROTEGE PAS comme beaucoup de ses contemporaines, elle le regarde et me semble-t-il elle le représente assez bien.
Hugues Reip balance entre gravité, concentration, et un humour non dénué de profondeur.
Il met en avant le premier outil de l'Homme : le Regard. Et il me parait y avoir dans son art une certaine humilité. Il cherche .

Par les temps qui courent c'est pas si mal.
Enfin c'est mon avis . Si j'ai pas tout compris vous m'expliquerez le reste...