Irène Laksine 22 janvier-18 Mars 99 Atelier d'Art, Douarnenez

FEMINA FABER

Les peintures d'Irène Laksine appartiennent à cette dimension de l'art où le tableau est un espace auto suffisant, est sa propre fin, et le but poursuivi. On la rattachera au courant appelé dans les écoles d'art "Peinture-peinture", le redoublement signifiant que la peinture prend pour sujet son propre déploiement*.
Le temps comme circonstance, l'immersion de l'artiste dans un moment de création -parfois différé- d'où il va sortir quelque chose, une -ou des - peinture(s).

* ou son "procès" lisait-on il n'y a pas si longtemps encore sous la plume des compte-rendeurs, le milieu de l'art ayant toujours bizarrement aimé les termes qui font officiel et sévère, comme "commissaire" d'exposition à la place d'organisateur...

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Couleur et le geste comme ingrédients principaux.
C'est lyrique, beau, coloré, traversé de grands mouvements - les gestes, mis en jeu à l'échelle du corps.
Et un jeu sur la stratification des couches, quelque chose est derrière ce qui est devant mais semble par le pouvoir de la couleur être devant, elle gratte pour remettre à jour ce qui s'était enfoui...et la dernière opération semble s'enfoncer dans les précédentes ; elle ponce parfois pour redécouvrir...

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C'est à ce type d'espace que l'on a affaire, dans une démarche qui se donne libre, non programmée. Si le geste structure l'espace horizontalement(haut-bas, droite-gauche), crée des sortes de "formes", une "écriture" gestuelle, une trame, l'essentiel se joue entre les plans (avant-arrière) et rattache ce travail à ce qu'on pourrait appeler une certaine tradition de la peinture, ou ce qui, au-delà de leurs différences voulues ou non, des prétextes dont ils ont besoin , RASSEMBLE souvent les artistes qui utilisent la peinture, ceux d'aujourd'hui et ceux d'il y a longtemps, pour créer un espace (une illusion d'espace dirait-on académiquement) qui est avant tout un espace donné à voir, donné à l'oeil en pâture.C'est ce préalable, cette liberté du corps et de l'oeil qui va créer cet espace dans lequel l'oeil peut se balader et auquel l'esprit peut se confronter, se repérer, faire sa petite cuisine, et retrouver la profondeur et les strates comme équivalent de temporalité.

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Il y a de quoi faire avec Irène Laskine.
La qualité ouverte de sa démarche donne à voir des peintures qu'on pourrait dire assez "classiquement" abstraites ; d'autres, plus troublantes, qui mettent en jeu une forme abstraite gestuelle un peu comme les lettres de son nom, ou des initiales, ou quelque chose de végétal ayant poussé sur des espaliers, "formé", dans un espace assez classique de représentation, celui de Yves Tanguy pour ses formes, celui aussi où se promène à l'occasion Garouste, où des formes abstraites ont des suggestions d'ombres et de profondeurs tridimensionnelle. Lequel espace, a encore quelque chose à voir parfois avec celui qu'ouvrent beaucoup de gens derrière leurs gribouillages téléphoniques sans y prêter attention, une sorte d'équivalent général à celui que nous arpentons physiquement, probablement. C'est-à dire un espace intemporel de représentation, je dirais, hem...

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L'utilisation de l'acrylique et de ses couleurs acides sur des plastiques semi rigides aux formes irrégulières ouvre une autre connivence avec l'image télé en tant qu'élément d'environnement, l'écran, de par le contour courbe et irrégulier des formats; mais c'est peut-être seulement dû à la modernité des pigments employés, ces couleurs qui ont envahi l'environnement ces 15-20 dernières années, jaune fluo etc .

Au bout du compte je reste un peu sur ma faim .
Bon, on fait comme d'hab : si j'ai pas tout compris vous m'expliquerez le reste...
Quelqu'un, quelque part, attendant d'an 2000

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Irène Laksine le raconte comme ça: (extrait de la plaquette couleur publiée par les Ateliers d'Art à l'occasion de l'exposition)
... Lorsque je me prépare à travailler, j'essaye d'y échapper en premier lieu. Je ressens Ie besoin urgent de finir, de bouger...
De long en large je parcours l'atelier, très agitée.
Il me faut sortir. dévaler mes six étages, traverser Paris à vélo vers de futiles destinations, devenues urgentes.
Je remonte quatre à quatre chez moi, une fois calmée.
Je peux, alors, entrer à l'atelier, débarrassée de la curiosité du dehors, concentrée sur les gestes nécessaires, simples à accomplir. J'ouvre les pots
de couleurs. mon rythme a changé, je prends mon temps, beaucoup de temps pour les mélanger.
Je suis en moi-même. Seule devant la toile, plus rien d'autre ne compte désormais que cette recherche qui m'est personnelle
et fait ma singularité
J'essaye de me libérer de tout ce que je " sais " du " savoir-faire " facile, pour m'ouvrir à l'inconnu.
Je voudrais pouvoir bousculer Ies idées reçues, me déranger, pour être capable de créer quelque chose de nouveau.
Je reprends souvent des tableaux que je pensais terminés en des moments de découragement, d'inattention mais comme je suis vigilante, il y a
toujours un moment où je sais qu'il me faut poursuivre le travail, quitte à Ie détruire.
Pour chaque tableau, je mène un combat avec la matière, la couleur, etc, parfois pendant des années.
Un moment d'inattention, et des mois de travail s'envolent... ll y a les tableaux " légers " peints avec bonheur et facilité, rapides, magiques.
incontrôlables. Avec ceux-là, je fais des bonds en avant.
Mais il y a surtout les autres, les difficiles, les très " laids ", je ne sais à quoi ils correspondent, à quelle histoire ils appartiennent.
Je ne les détruis pas tout de suite ... bien qu'ils me dérangent - j'attends, je me méfie d'un jugement trop rapide.
Je Ies laisse sécher, j'apprends à les regarder, à Ies découvrir. à les aimer peut-être.
Je veux oublier immédiatement comment je les ai faits pour accepter cette part de magie...de hasard ... d'émerveillement ! ! !
Je ne veux surtout pas saisir, pour ne pas fermer...je veux chercher ... chercher ... toujours.
Mais quoi au juste ? à être l'Unique (vain orgueil ?) à être heureuse avec mon travail ? à vivre en harmonie ?
Peut-être, à être moi-même ! ! libre ! ! Sûrement.>>

Irène Laksine. Paris, le 9 novembre 1998
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