JAMES HYDE, Le Quartier, Quimper, 99

(SCHOLIE :)"Ces primitifs s'intéressent à la représentation d'un animal, d'une fleur ou à des motifs de décoration consacrés par l'usage, mais la conception du paysage dans son ensemble est totalement hors de leur entendement, et probablement aussi hors de l'entendement humain sans éducation préalable . Cette lacune se retrouve en effet chez nos paysans de France, à qui les cours primaires n'ont pas appris qu'un tableau est fait pour être suspendu au mur, en guise d'ornement .
Je me souviens de la réflexion d'un vieux paysan de la Lozère, au pays de Causses : il regardait peindre mon père avec beaucoup d'attention, et je prenais cela pour de l'intérêt . Au bout d'une bonne demie-heure, il finit par demander : "Alabetz, moussu, fazets un especi de quicone ?"(Alors,Monsieur, vous faites une espèce de quelque chose ?)
Réflexion magnifique où se révèle l'incompréhension totale du primitif pour cet art beaucoup plus conventionnel que nous le croyons .
Henri de Monfreid "Aventures en Mer Rouge".

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L'intérêt et le principal du travail de James Hyde est de présenter de manière large, ouverte et presque exhaustive les contorsions mentales auxquelles se doivent livrer les peintres pour s'excuser, depuis que la peinture, boudée par les gens qui désignent la valeur en art, a cessé d'être une pratique "allant de soi". ["...les peintres surtout en conçoivent une véritable paranoïa", d’après Y.Michaud ("la crise de l'art contemporain")]. Le voilà donc, bataillant après une repensée du tableau, essayant de lui faire rendre son jus, frère gardez-vous à droite, du côté du support et de la surface, frère gardez-vous à gauche, du côté du contexte de l'acte de vision, de réception, d'apréhension, de perception du bois ou tout ce que l'on voudra, de l’œuvre .

Aïe ! Âme perplexe…

Belle bataille, avec remises en jeu , imagination, nombreuses solutions formelles assez étonnantes, mais, je vous rassure tout de suite, MAITRISÉES. La moindre n'est pas ces espèces de fragments de faux rochers en polystirène expansé et apparent, comme un Ulrich Ruckriëm du pauvre, accrochés au mur et jetant d'un bon mètre-cinquante vers le spectateur la frontalité d'une face très lisse portant enduit et peinture à fresque et ne dédaignant pas, même, de créer une profondeur au détour d’un bleu (Le paradoxe est que cela fait penser au tableau de Magritte avec une montagne qui vole. ) Le tout décliné avec un apparent plaisir de la couleur et souvent une mise en oeuvre de la peinture simplement lyrique, couleur et geste, assez belle.

On comprend le grand écart entre la modernité du dispositif expérimenté déjà par Rothko pour pousser en avant ses espaces chromatiques "planants", par Stella pour nous jeter virilement ses formes à la gueule,
et la permanence butée du besoin de faire trace en polluant ce beau plan de formes et des couleurs.
De celles-ci pourtant les enjeux ne semblent pas vitaux, mais distancés, un peu comme Godard utilisant Delon comme archétype, par exemple, pour faire un “acteur célèbre” en général.
…d'autres fois il retrouve à coups de moustaches de plexiglatz la mauvaise peinture abstraite des années cinquante, celle avec des triangles aigus qui s'entrecroisent, comme on faisait aussi à cette époque les décors d'icebergs ou de glacier ou de vitre brisée dans certains dessins animés, des deux côtés de l'atlantique.
…d'autres il marche sur des sentiers parfois empruntés aussi par Buraglio, utilisant des citations de déchets de mobilier, d'architecture, combinant des morceaux tout faits, sorte de progéniture de collage en 3D mais moins neuf et de “proun” d’El Lissitzky.
…était-ce lui qui occupait début 88 la vitrine d'une petite galerie parisienne
dont j'ai oublié le nom et l'adresse ainsi que celui de l'artiste
mais je me souviens tout de même du travail, avec de petits tableaux dont le châssis sauvages était fait de branches, sur lesquelles était tendu un tissu pour slip collant en pur rylsan bien élastique dans des monochromies artificielles et fluorescentes, laissant apparaître telle la poutre du même nom, les mouvement noueux du membre végétal pour toute structuration formelle de l'espace coloré ?
Mmmh... je ne sais plus, mais il se pourrait bien.
J’aime les pièces à l'humour diffus comme une des dernières où un oreiller géant, genre 2 mètres de haut et volume en proportion, EST la peinture, tout maculé de tâches ( essayez d'oublier 3 mois un oreiller dans votre atelier et vous verrez si, dans les affreux de la création, épongeant votre front moite et soutenant à grand-peine les furieux coups de boutoir de l'inspiration, vous n'en viendrez pas à essuyer votre pinceau sur la première surface disponible et produire une peinture involontaire sur cet Auxiliaire du Rêve. Ah! Muse…!)
Euh....
…dans cette stratégie donc de contournement, on dirait que James Hyde tente de déguiser le tableau en objet, procédure, ce par quoi il convaincrait la France en lui ramenant un écho à son support-surface national.
Il y réussit d'ailleurs très bien : en papier-rocher, en oreiller, en poignée, en especi de quicone, etc .
Le tableau est toujours là, comme un faaaantôôôôôôôôme!!!!!!, une sorte de motif rémanent qui ne parvient pas à faire oublier sa nature rectangulaire souvent dotée d’une épaisseur, un peu comme Obélix s’habille de rayures verticales pour faire oublier sa masse sans comprendre qu’on l’aime bien comme il est.
Un pied dans les références à l’Histoire ( la fresque et son morcellement, il a fait des études d’archéologie…),
un autre dans sa puissance de gars du bâtiment (comme beaucoup il a poussé le rouleau pour assurer sa subsistance),“peintre américain, buvant sec et peignant fort”(pour citer une peinture de Benoît Andro voici quelques années), James Hyde est l’américaingue tel que nous sommes sensés l’attendre, powerful, existentiel, mâlement concret.

On se demandera éventuellement si on ne demanderait pas volontiers à James Hyde trois pas en arrière (un vrai tableau ordinaire, pour voir) ou trois pas en avant (nous emmener on ne sait où ni par quels chemins vers un grand soir de l’art pictural), bref, déborder pour reculer les bornes de ses interventions et nous planter plus loin des amers et nous donner un petit vertige.

On se le demandera gentiment car à tous égards l’ensemble des oeuvres montrées tient la route, pas de faux pas, pas de faute de goût . Ce doit être ça qu’on appelle un art de Qualité… Mais sur ce point je ne suis pas sûr car je n’y entends pas grand-chose.

Le carton d'invitation montre des photos de travaux (steep, 96), peinture plus que matiériste, comme un décor inspiré de l’expressionnisme abstrait, sur un support transparent positionnés dans le réel ordinaire d’une vitrine avec de la circulation automobile derrière, un boulevard plus calme un peu flou en arrière-plan .
intéressant effort de porter la peinture au dehors de son contexte habituel, de la baptiser dans ce qui est un de ses référents obstinés...
Récapitulons, c’est le cas de le dire: entre un rocher dans la gueule ( salle 1 ) et la tentation de l’oreiller ( salle 4 ) c’est une œuvre qui travaille au corps, hein!... .

Bon, on fait comme d'hab', si j'ai pas tout compris, vous m'expliquerez le reste…
Quelqu’un, quelque part, attendant l’an 2000