CRIARD 99: l'intérêt d'ex-poser: l'art en le danger, en avoir ou pas.

Pour la deuxième année consécutive l'artiste Valérie Le Roux suscite à Concarneau l'exposition Criart (l'art sous la Criée). Cette année le prix est remplacé par un beau catalogue. Pour la deuxième année consécutive les conditions météo sont rudes: grains, pluie, rafales et courants d'air sous la criée frigorifient les artistes et malmènent parfois les oeuvres. Un nouvel espace plus fermé est mis à disposition en plus : la halle aux thons, qui jouxte l'école à voile. Le tout est destiné à mettre l'art à disposition, accessible au maximum par le public, et les artistes en contact.
Comme pour les événements prévus longtemps à l'avance, il est impossible de s'ASSURER des caprices d'une météo instable, ce qu'il est difficile de mesurer à l'avance pour les artistes, malgré un descriptif des lieux.

Cette initiative pourrait devenir, disons en rigolant, une sorte de Cap-Horn de l'exposition. Si l'on considère l'idée même d'exposition, qui comme son étymologie l'indique facilement même à ceux qui n'ont fait "que" des études artistiques et n'ont pas usé leur culottes sur les bancs de la fac ("ce n'est tout de même pas la même chose" disent d'aucunes), ça veut dire poser dehors.
Où plus qu'à Concarneau le terme d'ex-poser se revitalise-t-il de cet air iodé? je vous le demande? Si l'on admet en forme de consensus mou que l'installation est une sorte d'art opérant dans le fait même d'exposer, il trouvera ici son Cap Horn. Les conditions sont exigeantes pour les oeuvres, physiquement d'abord, plastiquement ensuite.
"Il y a un côté challenge", dit Valérie Le Roux, "Un défi" disent Didier Frouin et Stéphane Tesson. "L'exposition pourrait s'appeler Force 5" ironisera J.Angouillant.
Quelques uns ont bien anticipé : Elisabeth Leverrier présente au sol des tisons consumés toute la journée par la brise qui souffle sur les braises, quelques traces des mêmes ayant charbonné le mur en référence peut-être au mythe du premier dessin, enfumant légèrement Gilbert Dupuis sous son vent qui se bat avec une bâche; Karine Bouchard* met dans l'espace sur des crins de pêche des sortes de cirés d'images qui tiennent bien la marée ; Philippe Fabian colle au mur comme des affiches des photocopies de ses tirages ; Plusieurs jouent la disposition au sol, des filets en tas comme dedans le temps pour Annick Lécuyer dialoguant avec des volumes, la transparence du verre faisant circuler la lumière dans des billes dans des bouteilles de coca pour Didier Frouin*, la même chose en plus mat pour Marcelle Devisch* qui travaille sur des entrelacs médiévalo-renaissance en tube de plastique.

Karine Bouchard
*Karine Bouchard
Didier FROUIN
*Didier FROUIN
Marcelle DEVISCH
*Marcelle DEVISCH

On se prend à rêver que cette manifestation continuant, on aille voir les oeuvres comme autant de performances, au sens sportif du terme. Voilà une notion que ce cher grand public si souvent invoqué dans les discours sur l'art, semble comprendre à merveille, et qui réveille toujours son intérêt (Full sentimental chantonne Alain Souchon) autrement que les lettres de noblesse . Des théâtreux l'ont bien compris il y a 15 ans en s'évadant de la Comédie Française pour fonder les rings d'improvisation.
Glosons tout l'après-midi sur cette hypothèse en buvant des petits blancs au bistrot du coin:
Plutôt qu'un effet de pouvoir dans un environnement acquis les oeuvres chercheraient la puissance pour résister aux éléments naturels. Une sorte de land art à risque.

Quand on sort dehors il y a toujours un risque, qu'a pris la majorité des inscrits, sur place dimanche matin à peaufiner leurs installation, vaille que vaille, pour les offrir au public. Lequel s'est manifesté en un courant modeste mais continu .
La présence cette année d'une délégation rennaise en bonne et due forme qui aurait pu apporter à cette manifestation en nos provinces le brillant qui lui manquait et les dernières modes de la Ville. Quelques petits marquis effrayés par le coup de tabac paraît-il ont déclaré forfait, avec force cris .
L'an dernier déjà, quelques-uns prévus de la capitale provinciale avaient dit qu'ils viendraient et n'étaient pas venus, sans qu'on put mettre le fait sur le compte d'une grève de la sncf. Versatile population...

Pourtant, à regarder avec une larme à l'oeil les instantanés désormais jaunis des débuts de support-surface au village des Angles, de telle ou telle manifestation de Fluxus, sans même faire appel à la très connue photo de la première exposition suprématiste, celle avec une chaise dont s'est servie david diao, on se prend à cogiter, en passant la tondeuse le dimanche après-midi, que le Malévitch se fut fort bien accommodé sans doute de criée ou de halle aux thons pour installer ses tableaux aujourd'hui historiques.

c'est peut-être ce que s'est dit Jérôme Angouillant en débarquant avec des tableaux, lesquels ont démontré que, pourvu que les pitons soient solides, ce n'est pas la manière la moins efficace d'occuper la criée, qui a peut-être plus à voir que je n'y pensais à première vue avec ce que furent autrefois les églises, les halles et les endroits comme ça.

Attitude adoptée solidement aussi à la halle aux thons par Gilbert Dupuis avec un monochrome d'herbe accroché en coloriste tip-top sur les vieilles pierres d'un mur, Michèle Barange avec des éléments un peu répétitifs tout de même, Karine Bouchard avec une très belle installation de toutes petites photos noir&blanc encadrées dans des plastiques de diapositives.

DIGRESSION -> Si le registre de l'intime vire à l'académisme forcené, comme l'énonce Anne de Villepois dans Le Monde du dimanche 20, Karine Bouchard (qui parle plutôt de mémoire que d'intime mais il y a une porte entre les deux), trouve une manière très juste de l'exprimer, cet intime, car le format minuscule * c'est l'anti-effet de pouvoir ( visuel ) par excellence. Rien qui accroche l'oeil puisqu'on ne voit rien avant d'être tout prêt et d'avoir décidé de regarder. Si ce n'est que la myriade de photos attire, c'est de la séduction. Enfin si en chaque personne il y a un monde (je crois c'est un gars qui écrit des bouquins qui dit ça, son nom ça commence par Flau quelque chose...) il n'en demeure pas moins que ces millions d'images privées que chacun conserve ont de l'importance pour lui mais pas nécessairement pour les autres. C'est cette hiérarchie sociale que Karine Bouchard arrive très bien à poser, sans manichéisme et sans rejet non plus puisque chaque image garde son potentiel d'émotion si on "passe la frontière "de l'autre et qu'on la considère. C'est donc la meilleure réponse sur le même terrain aux chichis nombrilistes en cibachrome de 3 m dont on peut paraît-il se lasser.

Rien dans la halle au thon n'empêche encore Philippe Fabian de nous DONNER À VOIR son travail de paysage-photo-peinture dans une lumière assez belle. Rien enfin n'empêche un probable moniteur de voile de prendre un bout de contre-plaqué taché, de l'encadrer à la hâte et de le signer de son nom en mettant dessus "Prix : 3500 F" au marqueur, et de le suspendre à une ficelle dans l'entrée de l'expo. Aoh ! Chocking ! Clin d'oeil rigol'art qui guette toujours l'art dès qu'il sort de son domaine protégé, on le sait bien. Somme toute, c'est aussi à cela que cela sert, Criard. Sa blague faite, il ira peut-être se faire rincer l'oeil par les sirènes de l'un ou l'autre...

Allez, bon vent ;-) On fait comme d'hab', si j'ai rien compris vous m'expliquerez le reste...

Quelqu'un, quelque part, attendant l'an 2000

*il y a une dizaine d'années le photographe Guy Cornic utilisait le même type de format à la galerie Artem à Quimper