Philippe Cam "accueil - gardien - conservateur" du 8 octobre au 20 Novembre 99 Galerie Artem Quimper

Portrait de l'artiste en "dans la lune" avec chevalet.

Philippe Cam s'intéresse depuis longtemps au rangements, aux plans, aux maquettes, aux éléments de communication visuelle, aux publications de catalogues et de cartons d'invitation, bref à la structuration du musée ou "lieu culturel", destination ultime, en principe, de la production d'un artiste, autrefois vide démabulatoire dit-on, aujourd'hui packaging professionnel et très organisé des fruits de la Culture puisqu'ils doivent désormais faire l'objet comme tout le reste d'une consommation. La boucle est-elle bouclée? Le plan tri-quinquennal achevé? Philippe Cam réalise-t-il le projet parfait que l'art ne se concrétise plus seulement dans les oeuvres, mais avant tout dans l'institution du musée lui-même dont il renverrait l'image comme il le fit du prince ou du roi autrefois? Que ce qui serait à voir serait surtout la construction, l'enveloppe plus que le contenu? Un art au service de la vision officielle? En ces temps où la résistance crevote dans un fossé, bourrée au mauvais rouge, sans avoir conscience des doigts glacés de la mort qui passent déjà sur elle, la position de l'artiste est forcément ambigüe. Voire... y a comme qui dirait un léger décalage.

Le regard de philippe Cam, au lieu de se consacrer à l'intégration visuelle consciencieuse des trésors de l'art et surtout de la Culture ici rassemblés, dans une stratégie, consciente ou pas, de l'imbécillité, de l'"à-côté-de-la-plaque", laisse aller son regard entre les lignes qu'il faudrait lire, dans ces espaces vides qui sont la marque d'un accrochage luxueux, nécessaires à une bonne présentation des oeuvres d'une part, marque des lieux qui disposent d'espace et de moyens pour s'y consacrer d'autre part. (Mais oui, comme l'a bien souligné Renault, de nos jours, le vrai luxe, c'est l'espace. Digressons, digressons : vous savez que les handicapés physiques, genre en fauteuil roulant, qui veulent acheter ou louer un appartement, cherchent systématiquement des constructions d'avant les années 70, et évitent le plus souvent celles des années 80 ou 90, parce qu'ils restent coincés au premier virage dans le couloir ou sur le chemin de la chambre?)
Car ces espaces on les traverse ordinairement, dans un saut visuel pour aller d'oeuvre en oeuvre. Et là on reste calé sur les "vides" de discours au lieu d'être sur les pleins.

Comme s'il avait oublié ses lunettes, ou s'il était trop fatigué pour accomoder sa vision (take a break in the rush) il laisse son regard errer dans le flou, à côté, entre les toiles, entre les lignes, rêveur, dans la lune, Philippe Cam. C'est la texture du mur entre les mots, entre les tableaux, qu'il nous donne à voir, la tache de couleur produite par un tableau flou qu'on ne regarde pas ou alors en vision périphérique, un cartel, une silhouette en casquette, revisitant comme ironiquement la fameuse phrase de Maurice Denis, celle qui fonderait la peinture moderne, "n'oublions jamais qu'avant d'être l'image d'un cheval ou d'un paysage, le tableau c'est des formes et des couleurs en un certain ordre assemblées"
si on laisse ouvert des pointillés pour se départir du caractère trop précis de cette phrase: "n'oublions jamais qu'avant d'être l'image d'un ..., le ... c'est des formes et des couleurs en un certain ordre assemblées" on pourrait mettre dans les premiers pointillés "histoire de l'art","politique culturelle", dans le second "musée","histoire de l'art", par exemple.

C'est sur ce donné-à-voir, organisé et sous tendu d'idées diverses et changeantes selon les époques, qu'il fait l'impasse. La fait-il aussi sur l'art? Sans doute on ne voit rien des oeuvres.
C'est qu'il est occupé à faire la sienne*, à fouiner dans les interstices, à exercer son regard dans les lieux de rangements, réserves** et autres endroits où, en VRAC, les choses au rebut sont là, à nu et hors contexte, simplement elles-mêmes .
(*sienne qui contient normalement virtuellement tout ce d'important qui la précède)
(*réserve qu'il reconstitue dans une installation pour l'exposition chez artem)

A moins qu'il ne se livre comme à l'envers à une variation de ce passionnant exercice qu'est, pour un artiste préparant une exposition, l'accrochage, l'installation des oeuvres avec une juste mesure, une précision dans leurs rapports.

Il y retrouve les rythmes d'une abstraction sensible, vécue, éprouvée, attrapée au moyen de dessins, de croquis, de photos bougées ou floues, sans que l'utilisation d'un code formel prenne le pas sur un autre :
peintures abstraites un peu matiéristes de croquis de maquettes de dépliants, d'organigrammes, ressaisis dans leur aspect géométrique, comme quelqu'un qui n'en comprendrait pas le discours, le contenu, mais verrait les formes et qu'il y a des trucs écrits.
Dessin d'une conférence avec très grand écran et tout petit conférencier,
photo couleur 24x36 d'un rack magnétoscope/écran sur roulettes, présentant une image sur marcel duchamp et prenant, de par le grain visible à l'agrandissement, une consonnance pictorialiste à l'opposé du constat clinique super-piqué de la photographie artistique allemande à la mode,
photo N&B "bougé" comme on voit beaucoup dans les années 70-80,
composition presque suprématiste d'un tableau vu de biais mais ramené au plan par un cadrage qui aplatit la surface où il est installé, souvenir ou parallélisme avec le hollandais Ger Van Elk...

son travail suit l'évolution du terme paysage qui est toujours environnement, extériorité, vision du monde, simplement celui-ci comme référent majeur est passé de la nature à la culture, ainsi l'on parle de paf (paysage audiovisuel français), de "paysage culturel" etc. Promenons-nous dans le paysage culturel : c'est pertinent. Loup y es-tu?

Si l'on poursuit cette idée amusante c'est sur le motif actuel que Philippe Cam va planter son chevalet version contemporaine (lequel se réduit à son oeil, un carnet, un appareil photo, car on n'est plus obligé de fabriquer tout le temps des tableaux).comme on raconte que disaient les vieux prof aux Beaux-Arts dedans le temps, pour faire de l'art, "faut aller sur le motif, et faut en chier!"

On va se promener au musée comme l'on allait autrefois à la campagne,
et l'artiste, chantre de son terroir, y plante désormais son chevalet,
(Enfin, c'est un peu plus compliqué, Zola, au siècle dernier, a déjà décrit la visite au Louvre d'un mariage après le repas. Mais c'est parce qu'ils étaient en ville, sans doute...)

A l'instar de l'artiste américaine qui va dans les intérieurs confortables de "grands collectionneurs", y photographier de quelle manière des chef-d'oeuvres modernes (matisse, picasso, etc) y sont quotidiennement vécus par leurs propriétaires, sur fond de tapisserie à fleurs, avec napperon sur la télé éventuellement, à moitié cachés par celle-ci, par une plante verte ou autre, accrochés beaucoup trop serrés pour respirer, voisinant avec des bibelots, etc...

c'est comme si philippe cam faisait de la peinture avec les moyens du bord,
en ce que la peinture rend compte d'une méditation de nature visuelle sur le monde,
et en ce qu'elle se trouve aujourd'hui, dirait-on, sur un radeau...

Le dénominateur commun est l'othogonalité,(c-a-d la dominante horizontale et verticale pour l'organisation de l'espace, à l'exclusion des diagonales par exemple) celle de l'architecture et celle des plans, celle aussi du maquettage des documents de communication imprimés ...
Peut-être aussi la marque de l'abstraction américaine du milieu du siècle, discours dominant des écoles d'art au troisième quart de celui-ci, plus un "revival" tout-à-fait à sa fin pour faire bonne mesure, mais plus minoritaire.

L'aspect formel est seulement le moyen, c'est peut-être juste un style, un filtre,
et puis ces rythmes graphiques sont aussi ceux que les gens du sud-Finistère n'aiment pas à Brest, mais c'est là où vit Philippe Cam, ("Aaaahh! Brêêêêst! c'est mmoôoche!") parce qu'ils ne ressemblent pas assez à un décor de crèche de noël, qu'ils ont le caractère tranchant du modernisme et l'urgence de la reconstruction ; orthogonal l'espace ménage de grands vides nécessaire à l'implantation de ces grands volumes en béton : il n'est pas rempli empiriquement au fil du temps par des cabanes de plus en plus cossues appuyées les unes sur les autres.
C'est une autre époque...

A souligner les vides constitutifs d'un regard organisé, comme le blanc entre ces lignes, il pourrait y avoir un propos dénonciateur, relativiste, un refus un peu pesant... Philippe Cam préfère la vacuité (peut-être vaudrait-il mieux écrire la disponibilité) du regard, la rêverie abstraite, la poésie de la libre déambulation du regard, celle que certains bon cinéastes ont créée aussi...de préférence au fond du terrain vague, "derrière", entre les constructions culturelles ; dans leur "Nature" alors?

"Dans la lune"à sa manière, Philippe Cam nous rend (comme on dit "ce paysage est bien "rendu") cette vision libre, éternellement libre, du regard de l'artiste qui se balade entre les conditionnements. Bref, une leçon de regard comme l'on aime à en recevoir.Ouaip'!

Bon, mais je comprends jamais tout tout seul, y a bien quelqu'un de compétent qui va m'expliquer le reste, hein ...

QUQPAA2K