Extrait d'un texte de Marie Michèle Lucas dans “Arrimages”, Brest, 02.
Elle écrit sur sa campagne d’affichage “Nous Défendons l’Art”
et l’exposition rétrospective qui en est faite au Centre d’Art “Passerelle”: dans le cadre de cette campagne d'affichage elle a défendu les "Mille pensées".
(J'ai aussi commis quelques lignes sur le sujet)
affiche de Marie Michèle LUCAS, nous défendons l'art, et celui de Pol GUEZENNEC

(…)
L’homme dont je défends la sculpture sociale mille pensées pour H.Q.M. (2) est un agitateur des consciences, un artiste à la pensée forte,mobile et entraînante, qui cultive l’humour, le regard politique (au sens large) et la dérision.

C’est un artiste en recherche et malgré son investissement fort dans l’électronique mac & Cie (c’est moi qui soulève le paradoxe, pour lui cela ne fait aucun problème) il est surtout peintre.

Pol Guézennec est toujours en route, en mouvement vers d’étranges aventures. H.Q.M. (premières 11lettres du titre d’une sculpture de Giacometti L’homme qui marche) est un motif sorti des peintures de l’artiste en 1992 pour devenir sculpture. Il n’a qu’un œil comme les appareils photo ou les caméras et deux jambes pour porter son regard sur le monde. H.Q.M. (il y a le grand en zinc ou encore l’autre en bois, celui qui fait le coq sur le clocher de Plomeur, …) se promène ici ou là au fil des expositions, fait des interviews fictives à la télévision et transporte les mille pensées.

Les mille pensées" sont composées de paroles inscrites sur papier à cigarette que les uns et les autres connus ou anonymes ont accepté de confier à l’artiste pour qu’elles figurent dans la postérité. Je ne sais plus quelle est la phrase que j’ai confiée au soin de H.Q.M., j’ai cependant les certificats dûment signés prouvant ma participation aux mille pensées . Où est l’œuvre d’art ? Qui la fait ? Que nous dit-elle ? Peut-on la partager ?

Pol Guézennec inventera aussi l’Académie des Murs Baladeurs, un autre système de mixage artistique où des gens, vous, moi (j’y ai été reçue en guest-star !) suivent un cours de dessin-peinture puis exposent les travaux ainsi réalisés comme œuvre collective dans les lieux d’art contemporain. Il y aura aussi le site électronique des Murs Baladeurs(3) qui héberge tout un tas d’artistes et est sans cesse remis à jour. Bref, vous l’aurez compris, Pol Guézennec est un agitateur, un rassembleur, un revendicateur, un aventurier du collectif, de l’humain, de la parole partagée, un chantre de la générosité artistique mais au-delà de tous ces travaux de réflexion sur l’art, de ses travaux sur les images critiques numériques ou manuscrites, il est peintre et reste peintre.

La peinture est pour moi (mais pour lui aussi je le crois bien) le lieu des plus grandes émotions (Ah! les Rothko découverts par hasard dans un musée de Vevey, il y a très longtemps ! Ah, les Morandi troublants sous les pommiers à Coutances ! Ah, les Rubens de la cathédrale d’Anvers !). La peinture est un mystère, je ne la pratique pas. Je m’y suis essayé récemment dans Ekphrasis ou notes d’un peintre amateur en bord de mer (4) et j’aimerais poursuivre mais je ne sais, c’est un territoire bien étrange !

A voir Pol Guézennec peindre depuis une dizaine d’années, mais à n’en voir que des fragments, je parlerai de quatre moments ; les premières peintures que je connais de lui (elles étaient présentées à l’exposition La Mer, Le Vent à Passerelle Brest en 1992) m’avaient intriguée comme pages de signes, comme espaces monochrome avec présences de gommettes, d’hélices, d’éléments de mécanique désaccordés. J’avais aimé ces peintures. Elles me parlaient d’espace cosmique, mathématique, elles vibraient.

De la suite, je connais les Atuas, petites peintures avec deux yeux noirs, les Atuas sont des dieux protecteurs des maisons. Trouble entre la présence et la représentation. Icônes ? J’ai retenu la présence comme pour en revenir aux dieux romains du foyer. Il y aura ensuite le temps des maisons-cabanes, elles accaparent le peintre comme un chez soi difficile à trouver, comme mon propre chez moi pas si simple non plus ! Reconnaître dans la peinture de l’autre des interrogations qui nous touchent. Cette maison-cabane deviendra dans les peintures vues récemment à Saint-Brieuc (5), démontable, pliable, transportable. Elle flotte à nouveau dans un espace monochrome et nous arrache à une contemplation trop paisible du motif. L’intérieur est touché. Les dernières peintures, au format plus petit, semblent rejoindre le monde avec leurs fils électriques, le corbeau, la neige, la fabrique, toujours la maison pliable mais aussi la présence humaine, l’ombre.

L’image trouve son écriture dans la peinture, la parole s’installe dans les motifs, on retient sa respiration, les moments évoqués sont en suspens, l’artiste tout doucement nous donne " à voir ", petite chanson, berceuse pas si tranquille mais d’une voix rassurante. Et s’il me fallait à nouveau défendre une œuvre de Pol Guézennec, je sais que c’est une peinture que je choisirais. Mais laquelle ?
(…)
Marie Michèle LUCAS


Notes.- Remonter
(2) Mille pensées pour H.Q.M. est une installation de Pol Guézennec : papier à cigarettes, carton, zinc, table, crayon, formulaires créée en 1996.
(3) adresse du site : http://www.Bagadoo.tm.fr/technopole/Mbserv/murbal.html
(4) Ekphrasis ou notes d’un peintre amateur en bord de mer est une histoire autour de la peinture réalisée par M.M. Lucas en 1998
(5) Exposition de peintures récentes de Pol Guézennec du 12 mars au 6 avril 2002 à la Galerie Frédéric Thibault à Saint-Brieuc