Exposition "Nous défendons l'art (bis)" de Marie Michèle LUCAS du 5 Mars au 31 mars 02 Centre d'Art Passerelle 41 rue Ch. Berthelot 29200 Brest

"Le seul grand artiste aujourd’hui est celui-là qui apporte les preuves de son inexistence et de sa survie, qui sont les conditions ordinaires mais occultées, de quiconque a encore le cœur battant". Bernard Lamarche-Vadel

Marie Michèle LUCAS fait son art depuis plusieurs années de la défense d’un autre que le sien dans la campagne d'affichage inédite (à ma connaissance) “nous défendons l’art” dont le calibre ne dépend pas d’un budget de communication mais de son énergie humaine à la mesure de laquelle chaque affiche est réalisée à la main dans son atelier. Giraudy accompagne la démarche en mettant des panneaux à la disposition de l’artiste et assure la pose par les colleurs professionnels. Il applique à la campagne de Marie Michèle Lucas un traitement standart et complet .

Marie Michèle LUCAS Nous défendons l'art
Nous défendons l'art

Paysage de campagne

Cette campagne est limitée en nombre : MML n’est pas une imprimerie et travaille à la main. Elle n'a pas la portée de matraque d'une “vraie” campagne de communication.
Pourtant elle ne se limite pas à un exercice de style, ou une opportunité d’échange de services entre départements administratifs fortement invités à “se rapprocher” les uns des autres pour maximiser l’encerclement culturel.
Au contraire il a fallu à l’artiste convaincre l’afficheur, il a fallu à celui-ci de l’écoute et une forme d’engagement. Affaire d’individus.

C’est donc menée à l’échelle locale de la ville de brest une entière campagne avec un impact sur un nombre de gens peut-être négligeable pour la macro économie de la consommation culturelle mais FORT conséquent au regard du nombre de visiteurs d’une exposition d’art actuel ; sur un plan pratique elle touche dans la rue plein de gens qui jamais ne poussent la porte d’un lieu d’exposition ; et qui ne se porteront pas plus mal que d’avoir été touchés par une nouveauté des ateliers MacDonald (a-happy booooy....a-happy woooorld....)

Elle souligne par l’envers l’importance pour une manifestation fût-elle culturelle de se doter d’un budget communication pour exister en en faisant l'objet même de la création. Dans cette perspective la campage ”nous défendons l’art” ressemble à cette publicité pour l’électroménager Miele où l’on voyait un consommateur frustré imiter à la gouache et à la main le logo Miele sur un appareil quelconque pour remplacer celui d’origine effacé par grattage. Il est difficile aujourd’hui d’avoir le sentiment d’exister sans médiatisation. Celle-ci est un canal de légitimation (l’autre canal, complémentaire, c’est de vendre ses oeuvres).Que ce budget communication soit imaginaire (au départ c’était gratuit) ou réel (ensuite l’afficheur est passé du stade gratuit à celui du prix d’”ami”, et l’artiste a utilisé une subvention pour le régler) il fait partie du matériau de base et de l’objet même de l’oeuvre. "Affichage sauvage-officiel" puisque le prescripteur est absent mais les produits posés normalement.

Si cette campagne faite-main n’a pas l’envergure d’un plan d’affichage régional ou national pour un dentifrice ou un président, la différence n’est que d’échelle et la structure est la même. Elle sort des landes embrumées du non-dit l’ajonc piquant au fondement de la nécessité, parfois subie, parfois combattue, parfois adoptée dans l’enthousiasme, pour les artistes ou pour leurs oeuvres, de com-mu-ni-quer pour exister. Elle souligne l’écart de visibilité entre qui accède à des moyens de communication, et celui qui n’en dispose pas, et la nécessité afférente d’organiser une notoriété, de s’imposer dans une concurrence forte en matière d’”évènements culturels”, où l’individu moins puissant financièrement que les grandes structures, à moins qu’il n’ait déjà fait sa demeure dans une de celles-ci et parle alors d’en haut, peine évidemment à ”savoir imposer son œuvre” comme on dit plaisamment dans les écoles d’art.
C’est une campagne de franc-tireur mais pas de sniper, qui repose sur le désir et sur l’engagement. C’est une campagne artistique. Mais d’ailleurs, pourquoi toute cette énergie à porter ainsi l'attention sur d'autres artistes plutôt que de s’occuper de ses intérêts?("Mais qu’est-ce qu’elle fabrique? Mais pourquoi elle fait ça? Pourquoi elle prend pas toutes les affiches pour parler d’elle même?")

Organisator Praesentator

C'est que l'organisateur-présentateur a conquis une place de plus en plus importante avec la multiplication des évènements d'art contemporain à grande échelle et des lieux qui lui sont consacrés (de cette deuxième proposition on ne va se plaindre, tout de même). L'organisateur-présentateur est désormais la partie visible de l'iceberg artistique, la voix off qui parle par dessus les oeuvres renvoyées à la partie immergée un peu comme à la terre où poussent les patates. l'O.P a une pensée qu’il illustre, une stratégie. Il est une représentation.(Jean de Loisy: “La Beauté” ; qui peut me réciter la liste des artistes participants? je ramasse les copies dans 3 minutes) Rien n’est plus rassurant qu’un intermédiaire (gourmand, aussi), un présentateur . Pour lui ressembler, on peut présenter des choses. Il peut être tentant pour l’artiste de lui piquer sa belle casquette.

Discours du sujet

Curieux effet qui pousse une artiste à “prendre la parole” pour parler sur autrui, à désigner les autres (artistes). Imitation ironique de la voix de son maître, du discours de l’O.P, puisque ce discours désigne tout une collection d’artistes locaux, brestos, ou reconquête d’un discours de sujet ressurgissant au travers de l’autre? je laisse cela aux gens qui ont fait de longues études.
La réflexion, le propos de l’artiste, peinant à se faire entendre ; l'artiste, souvent convoqué pour sa présence emblématique, son costume ; la première personne du singulier étant devenue suspecte, dire j’ai créé, c’est pas crédible. Maintenant c’est jacques Dessange qui le dit pour son nouveau shampooing.
De là à penser que le discours du sujet devient invalide, il n’y a qu’un pas de côté que j’ai fait sans même le vouloir après deux heures passées au Café du Port de Commerce. Et je m’suis dit comme ça qu’c’était (hic!) assez malin de répondre à l’enterrement du discours du sujet par le discours du milieu, de répondre à cet enterrement par un discours sur d’autres sujets.

L’Autre

Bien que totalement azimutée sur sa ligne de réflexion mml inclut dans celle-ci une curiosité ouverte à celles des autres, comme une respiration. C’est son rapport au monde ; une sensibilité naturelle à l’émission de sens .
Aussi cette démarche de fonder un propos dans une présentation de démarches extérieurement à elle pensées peut-elle être adoptée par MarieMichèleLucas. c’est faire converger une démarche de communication et sa ligne d’expression personnelle, laquelle est conditonnée par ce qu’elle regarde. c’est se mélanger, en un sens. échanger, etc . c’est externaliser sa ligne personnelle d'expression tout en intériorisant l'espace de communication comme un des lieux du réel et de l'imaginaire qui en découle qu'il appartient à l'artiste d'en faire le portrait du paysage (Pour ceux qui comprennent pas je veux dire "dresser la typologie, décrire les conditions, étudier les interactions, dégager les structure, modéliser le fonctionnement, afin de faire sens" ou un truc du même bois).C’est une accolade à l’opposé de la faculté de discrimination, pierre angulaire de la gestion d’un peu tout.

Recadrages

Ce mouvement est concomittement parallèle à la baisse du prix des contenus artistiques sur le marché de la communication, lui même nettement haussier .
Rien d'étonnant à ce qu'une artiste observant cet état des choses, et animée de l’énergie décrites plus bas au § “symptomatique”, s'engage dans une telle démarche. Elle recadre ainsi dans son oeuvre celle de ses congénères qui y sont virtuellement. Un pour tous, tous pour un. On est moins seul.
a ) une personne qui ne crée pas peut quand même en agençant des démarches artistiques en un beau patchwork.
b ) une personne qui ne crée pas peut quand même avec un discours en recadrant les oeuvres dans une forme et une finalité à la fois plus vaste, plus objective et plus simple (livre sur, exposition, positionnement dans l’Histoire etc ). l'organisateur ordonne des phénomènes hétérogènes et incompréhensibles du réel: les artistes parlent dans leur barbe et regardent leur nombril ; en plus ils créent avec leurs tripes, ces cochons ( je plaisante ! :-) Il crée une métaforme. Comme l'artiste il crée une représentation. Cette métaforme est plus communicationnelle, d’un discours beaucoup plus facilement communicable que la forme artistique dont les gens demandent toujours le message, le résumé, le digest...ou un dossier.
c ) ce jeu de recadrages est une grande partie de quatre coins qui ne s’arrête jamais et évolue au gré des bonnes idées et des ambitions.
d ) cadre, c’est moins fatigant et mieux payé. Et puis par les temps qui courent il vaut mieux éviter d’être au bout de la chaîne, soit producteur (prolétarisation) soit consommateur (vache folle et poulet à l’huile de vidange)

Désignation

En passant à l’Autre comme on passe à l’ennemi mml s’approprie le pouvoir de désignation de l’O.P, son index, son sceptre. Ordinairement l’artiste a beau désigner, le pouvoir de communication lui manquant souvent, il lui faut souvent être désigné par un autre pour que sa désignation à lui puisse trouver un écho.Ou alors peut-être désigner ce que l’on lui a désigné de désigner, peut-être.
Mml se sert du sceptre pour redonner au regard par celui qu'elle porte sur l'oeuvre d'autrui la première place et se met aussi, en le représentant, dans le rôle du regardeur de l’oeuvre, du récipiendaire.
En résumé se délocalisant chez l’autre et chez la métaforme mml envoie une réponse aux artistes qu’elle promeut. curieux, non?

Pour qui roule-t-elle, marie michèle ?

La probité de la démarche de mmml c'est de prendre la défense (et/ou de faire la promotion, ce qui dans la société de marché est kif-kif-bourricot pour en garantir l'existence et préserver la survie) d'un nombre conséquent d'oeuvres qui se font dans une province et dont les contenus dans l'ensemble, à quelques exceptions près et pourvu que je vexe personne, ont un rayonnement et une audience insuffisants.
D’ailleurs quand elle consacre une affiche à la défense de sa propre oeuvre “nous défendons l’art”, rebouclant la chose sur elle- même, elle le fait avec humour (?) et se présente comme “artiste locale de Brest”.

symptomatique

Ce travail est symptomatique par ce qu’il souligne le manque de rayonnement d’oeuvres pourtant proches dans un paysage de l’art de plus en plus institutionnel, dans lequel les artistes ont intérêt à “se prendre en main, se donner un coup de pied aux fesses, ne pas se contenter d’être des assistés, prendre des initiatives, être mobiles dans leur tête, être dynamiques et actifs” tous critères tout à fait pertinents … qui conviennent aussi à une publicité pour une banque ou à un éloge des valeurs de l’esprit d’entreprise et de la flexibilité (l’homme est un roseau), tout le temps qu’on affecterait ne pas se rappeller que la question d’échelle communicationnelle confinera souvent ces coups de pieds au fesses et énergiques initiatives à un domaine local et associatif, ce qui est dans le paysage de l’art aujourd’hui, le niveau le plus bas d’existence, à peine juste au dessus de celui que raymonde moulin qualifie d’auto-proclamation ; et encore ces deux premiers niveaux ont-ils des connexions d’autant plus nombreuses qu’elles sont finalement assez rares entre les niveaux local-associatif et le niveau institutionnel.
“artisse régional” ou “local”, même dans les temps reculés de mes études, c’était déjà un mot péjoratif. le phénomène ne date pas d’hier. “International” c’était top et ça l’est toujours. Et entre les deux ? Ben pas grand chose, justement.
cette échelle de rayonnement régionale ou locale aujourd'hui c'est la même chose étant un "trou", un vide dans le paysage, un peu comme on dit qu'en économie la classe moyenne subit une forte érosion, quelques uns faisant fortune et la plupart se paupérisant, d'un ensemble d'oeuvres manifestement contemporaines dans leur langage, et pourtant parfois étrangement coincées entre une scène contemporaine institutionnelle qui a des artistes en nombre suffisant pour perdurer, et une peinture commerciale qui n'a rien à voir avec le monde actuel mais existe.

Exemplaire

Il est exemplaire en ce que la réponse produite par mml est un modèle de fonctionnement, de mise en commun, une responsabilité ressentie devant une question collective et culturelle qui se traduit en action. Un vrai travail de terrain qui donne un bel exemple de, si le mot n’était un peu trop à la mode et cuisiné à toutes les sauces, citoyenneté.

Marie Michèle LUCAS Nous défendons l'art
Marie Michèle LUCAS
Marie Michèle LUCAS Nous défendons l'art
Marie Michèle LUCAS

Mais encore

Cette série (nous défendons l’art) n’est pas le seul point où son oeuvre touche de près à la réalité locale et au fonctionnement du monde de l’art réunis où les contenus sont rarement la préoccupation centrale. Cette sensibilité s’exprimait aussi lors de l’exposition "Clair de Terre" de l'association Tri Trzi Trois à Locronan où elle montrait des personnages découpés dans le parc du manoir, dont une femme avec un camescope; tournant avec grossiéreté le dos au prétexte et aux intentions qui lui avaient servi à élaborer cette série j’en retiens la présence de ces figures vite tracées à échelle humaine posées dans les bosquets qui non contentes de ressembler en cela aux statues de personnages célèbres ou de gentilles allégories dont depuis longtemps on orne les espaces urbains arborés m'insinuaient aussi représenter l'idéal du directeur de monument classé* ou pas qui accueille une exposition d’art contemporain dont l’impulsion réside dans les grands coups de bénévolat de quelques individus artistes à la recherche d'un hébergement pour un projet et espère capter un flux bien plus conséquent de visiteurs dont les figures de mml viennent représenter en costume héllénisant l’enjeu, la venue espérée : promeneurs avec camescope, touristes payants, seniors qui se mettent à l’art, richesse et réalité principale des compteurs de la gestion statistique, silhouette hardiment esquissée des flux touristiques hardiment escomptés.

Ce qu’un peu plus bas dans le village classé une association d’artistes avait bien compris en ouvrant elle aussi un “parc de sculptures” dont l’entrée est payante et le gazon bien tondu entre les chaumières typiques .

* mais ce peut être aussi un menu responsable de service public administratif à qui ses chefs épris des amphétamines libérales ont reproché de se contenter à son travail d'appliquer tout son soin et rebattu les oreilles de la nécessité d'en faire plus et pour communiquer, d'inventer des actions pour avoir des articles de journal local et augmenter ainsi la note et la notoriété et de son service et la leur conséquemment dans le rapport annuel qu'ils adresseront à qui les domine encore, mais pas augmenté la dotation budgétaire pour ce faire et le pauvre n’a plus pour tenter son retour en considération distinguée au prochain entretien annuel d'évaluation où il devra préalablement narrer à ses supérieurs tout ce qu'il aura réussi à faire tout seul car ils ne s'abaisseraient tout de même pas à s'intéresser à des tâches aussi subalternes, qu’à se tourner vers l’artiste dont l’usage public que l’on en peut faire est notoire et surtout la gratuité des services du moment qu’on flatte son immense vanité au moyen d’un habile compliment est acquise.

pg